Expiration transversale
| jeudi 07 décembre, 2017 | 11:00 - 12:00

11h>12h Expiration transversale

Osez le nudge ! 

Connaissez-vous le dernier lauréat du prix Nobel d’économie ? Son nom est Richard Thaler, spécialiste de la finance comportementale, mais surtout co-inventeur du concept de nudge (ou « coup de pouce »). Cette approche a l’ambition d’enrichir la gamme de l’action publique, en ajoutant à ses leviers classiques  (réglementation, fiscalité, information) le recours à des incitations plus indirectes. Le postulat de départ est le suivant : les politiques publiques s’adressent trop souvent à un individu présumé totalement rationnel (« l’homo economicus »). Or, l’être humain s’avère de fait bien plus complexe : il est mû par quantité de mécaniques (sociales, psychologiques, etc.), dont il convient de tenir compte pour construire des politiques publiques plus efficaces. Cette approche comportementale a déjà fait l’objet d’expérimentations multiples, parmi lesquelles une collaboration entre un service gouvernemental dédié à l’innovation publique et la ville de Villeurbanne. Le défi : comment maintenir l’activité physique et donc l’autonomie des seniors ? Ceci avec au passage un bénéfice non négligeable : l’implication des agents dans une démarche collective et innovante.


Récit de « EXPIRATION TRANSVERSALE » organisé par le CNFPT-Inet et le SGMAP


Notre cerveau peut nous jouer des tours : on croit qu’on sait mais on ne sait pas ce qu’on voit… Et on agit sans savoir. C’est très sérieux, cela s’appelle le comportement cognitif et les chercheurs s’y penchent de plus en plus. Et si les politiques publiques s’y intéressaient aussi pour faire changer les comportements ?

Notre cerveau nous biaise

Notre cerveau emmagasine les informations, mouline, garde en mémoire et s’en sert pour traiter les nouvelles informations… c’est une véritable usine que l’être humain tente d’explorer. Mais voilà, parfois il nous fait tirer des conclusions un peu trop hâtives. C’est ce qu’on appelle les biais cognitifs.

Les chercheurs ont identifié de nombreux biais cognitifs qui sont des mécanismes de pensée qui vont provoquer chez nous une erreur de jugement. Stéréotypes, raccourcis mentaux, optimisme, surconfiance, cadrage… le cerveau traite une information avec l’ensemble des paramètres passés, présents et futurs qui entourent cette information. Des tas de petits jeux visuels en font la brillante démonstration : nous tombons tous dans le panneau, c’est scientifique !

Dans un sens, c’est une mauvaise nouvelle car cela signifie que nous ne prenons pas les décisions de manière optimale. Cela peut nous induire en erreur et nous mener à des conclusions trop hâtives et fausses.
Mais les biais cognitifs ne sont pas mauvais, c’est aussi une aide pour traiter l’information rapidement, à condition d’être conscient qu’elle ne représente pas la réalité. Il faut savoir identifier pour chaque situation s’ils nous aident ou s’ils nous limitent.

Une aubaine pour les politiques publiques

On parle ici d’informations données au cerveau, capables d’influencer nos comportements. Et c’est bien ce que les politiques publiques recherchent : faire évoluer les comportements individuels. C’est le cas en matière de sécurité routière, de recyclage, de civisme fiscal, etc.

OBSERVEZ LE PROBLÈME AVANT DE LE RÉSOUDRE

Or, bien souvent, les politiques publiques sont décidées sur la base de critères économiques et ne prennent pas en compte les connaissances comportementales.
Par exemple, des parents qui viennent chercher leur enfant à la crèche en retard, c’est un problème car ce retard engendre des surcoûts d’heures supplémentaires du personnel mobilisé. Mettons donc en place un système d’amendes pour les inciter à être à l’heure. Grosse erreur d’analyse du comportement car les parents ne sont pas plus à l’heure, ils intègrent l’amende comme un service payant supplémentaire : pour 30 minutes de plus, c’est tel prix. La mesure appliquée n’a pas eu le résultat attendu car on a présupposé du comportement humain.
La modestie et l’humilité sont les clés : au lieu de présumer de la cause d’un problème, admettons qu’on ne sait pas d’où il vient et allons d’abord observer sur le terrain.

NUDGE : LA THÉORIE DE LA MOUCHE DANS L’URINOIR

Il n’y a pas de meilleure définition du nudge : c’est la fausse mouche collée au fond de l’urinoir pour régler les problèmes de propreté. Finie l’urine à côté de la cuvette ! Pourquoi ? Parce qu’on a observé que l’homme était joueur et chasseur, et on sait qu’il voudra chasser la mouche collée au fond de l’urinoir.

La vraie définition du nudge – “coup de pouce” en anglais – c’est son inventeur Richard Thaler qui la livre : tout aspect de l’architecture d’un choix qui engendre un changement comportemental de manière prévisible et sans interdire des options. Pour qu’une intervention soit considérée comme un nudge, elle doit être facile à mettre en place et facile à éviter.

Et ça donne évidemment des idées aux agents publics : c’est facile, pas cher et efficace ! Parmi les expérimentations, le nudge utilise la technique de design, la ludification (des cendriers présentés comme des urnes pour voter en y jetant son mégot pour Ronaldo ou Messi), mais sert aussi de guide pour aider à prendre une décision dans un environnement complexe (des pas dessinés sur le sol pour comprendre dans quel sens circuler).

UTILISEZ LE NUDGE DANS VOS FORMATIONS

Finalement, la posture est la même : le nudge comme la formation permettent un changement de regard. C’est un outil qui peut servir l’évolution pédagogique des formations (visites apprenantes, design de politiques publiques, etc.). C’est une nouvelle approche qui nous incite à innover, le nudge apporte un espace de créativité qui permet la co-construction très demandée par nos citoyens.
Il fait la démonstration que par un aspect concret, on peut amener en douceur un changement profond.

Restez éthique

Il est primordial de se fixer une éthique quand on parle de comportements cognitifs. Il n’y a qu’un pas à franchir pour verser dans la manipulation et le marketing l’a déjà franchi. La question de l’intention est centrale : sommes-nous en train de contraindre à agir ?

Pour se fixer un cadre éthique, les nudges ont été classés par catégories : transparent ou non transparent et action automatique ou action délibérée. Cette classification permet de mesurer le degré d’interférence sur l’autonomie des personnes que l’on vise. Si on se situe dans la catégorie « non transparent » et « délibéré », on est dans la manipulation !


POUR PASSER À L’ACTION

LES CONTRIBUTEURS

  • Mariam CHAMMAT, cheffe de projet sciences comportementales, service « stratégies interministérielles de modernisation », direction interministérielle pour l’accompagnement des transformations publiques, SGMAP.
  • Simon MOVERMANN, directeur général adjoint, Ville de Villeurbanne.
  • Magalie WEISTROFFER, directrice adjointe chargée des formations, INET.
  • Stéphan GIRAUD, chef de projet écoute des usagers et nudge, service « stratégies interministérielles de modernisation », SGMAP.

Intervenant(s)

Organisateur :

SGMAP, CNFPT-INET

Intervenants :

Mariam Chammat, cheffe de projet sciences comportementales, service « stratégies interministérielles de modernisation », direction interministérielle pour l’accompagnement des transformations publiques, SGMAP

Simon Movermann, directeur général adjoint, Ville de Villeurbanne

Magalie Weistroffer, directrice adjointe chargée des formations, INET

Stéphan GIRAUD, chef de projet écoute des usagers et nudge, service « stratégies interministérielles de modernisation », SGMAP